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Réunion 23 juin 2011
Lors des réunions des CINGO il y a parfois un bref exposé sur le débat actuel. La question pourrait être déjà connue, mais des nouvelles perceptions sont à partager. Cette page vous propose des textes, dont le ou les plus récent(s) seront disponibles sur la page web, tandis qu'il y aura des liens vers des versions PDF (à télécharger) ainsi qu'aux documents plus anciens qui traitent des questions pertinentes.
Pour notre première contribution nous proposons les discours de deux frères dominicains :
une intervention de Benoît Vandeputte OP, qui représente DECERE (Démocratie, construction européenne et religions), qui  a pour mission de contribuer à manifester la responsabilité des religions dans la construction d’une Europe démocratique et humaniste.
une intervention de Gabriel Nissim OP pour un forum tenu au Collège des Bernardins en Novembre 2011
 
Pour le site web de DECERE cliquez ici


Le cartographe
ou l’Europe “dans toutes les têtes”…
mais que l’on ne veut pas nommer
a
“Pour mener à bien la construction européenne, il faut s’ôter de la tête la représentation du continent qui traîne dans toutes les têtes”. Grasland, géographe à l’Ena.

L’identité chrétienne de l’Europe existe-t-elle vraiment ?
“Oui”, pourrait-on être tenté de penser spontanément, surtout dans notre assemblée. Le penser en raison des menaces qui pèsent sur elle : en effet, menace-t-on ce qui est inexistant ? Du Président Chirac, gommant la référence aux racines chrétiennes du continent dans la préparation du traité constitutionnel européen, à la Commission européenne omettant les fêtes chrétiennes dans son agenda de 2011, il est au moins possible de souligner avec le ministre français des Affaires européennes Laurent Wauquiez : “la difficulté de l’Europe à assumer ses racines chrétiennes”.

La menace - réelle ou supposée - d’inclure, - au risque de la dissoudre ?-, la notion de religion dans celle de conviction dans les réflexions européennes en cours inquiète également tel ou tel d’entre nous aujourd’hui.

“Une Europe chrétienne ?” : chacun ici a déjà réfléchi à la question, possède son opinion, mène ses combats. Quitte à redire ce que nombre d’entre-nous savent déjà, il n’est pas inutile de s’emparer à nouveau de cette question à la lumière du contexte de ce jour. Trois pistes seront ici proposées

1    Une réalité difficilement cernable
2    Un héritage complexe
3     Une réalité historique pour demain

1    Une réalité difficilement cernable
“Europe” ne se laisse pas facilement aborder.
Elle reste difficile à circonscrire sinon à circonvenir !
Dans la mythologie antique et selon une légende crétoise, Europe est une princesse phénicienne -donc orientale-, enlevée par Zeus –comme toujours une histoire de séduction- qui, pour emporter la belle prend l’apparence d’un taureau. Parvenu à ses fins, le Dieu abandonne Europe en Crête… c’est à dire au milieu des eaux au milieu des terres, entre trois continents, entre Afrique, Asie et… Europe.

La géographie n’aide pas à se forger une idée beaucoup plus précise de la délimitation de l’extrémité du bloc eurasiatique que l’homme de Lettres Paul Valéry appelait le “petit cap du continent asiatique”.
De Brest à Tallin, la côte est ininterrompue et l’architecture assez univoque du moins de la mer du Nord à la Baltique avec les mêmes pignons à redans.
Que dire également des plaines d’Europe centrale qui unifiaient l’empire des Habsbourg de Strasbourg à Lemberg, l’actuelle Lviv en Ukraine ?
Traditionnellement, il est convenu de tracer une ligne, grosso modo Nord-Sud, comprenant l’Oural, la Caspienne, le Caucase, la Mer noire et le Bosphore pour délimiter le continent selon le fameux mot du général : de “l’Atlantique à l’Oural”.
Mais très vite il apparaît que cette frontière n’est pas satisfaisante.
Visualisez là sur une carte et vous comprendrez qu’il existe probablement plus de points communs entre un Moscovite et un habitant de Vladivostok -face au Japon-, qu’entre ce Moscovite et un Lisboète qui regarde l’Atlantique.
Sans compter qu’avec cette ligne, le sort européen de Chypre et de la Crête reste entier : la première est à 70 Km des côtes de l’Asie, la seconde à mi-chemin de l’Afrique.
Sans parler de l’Islande, des Féroé, des Açores et des Canaries perdues au milieu de l’Atlantique, du Groenland danois qui fait face à l’Amérique. Ne disons rien enfin, de la poussière d’îles caraïbes partagées entre France, Royaume-Uni et Pays-Bas, ni de dizaines d’autre îlots de par le monde. Les unes sont en Europe continentale, ou dans l’Union européenne, ou dans le Conseil de l’Europe, ou dans l’Europe de Schengen… les autres pas.

On pourrait alors se tourner vers l’histoire
Si l’on considère habituellement que l’Europe avec les mondes grecs et romains reste le berceau de la civilisation  occidentale, cette conclusion est cornélienne : en effet, la Grèce et Rome ont toujours été établies sur deux voire trois continents.
L’Anatolie actuelle, littéralement Anadolu ou “Là où le soleil se lève”, signifie Orient. Et pour Rome, Ephèse était la capitale de la province… d’Asie, alors que c’est l’Egypte qui était la province d’Orient.
C’est en Asie que les Grecs poursuivent les Perses après les avoir arrêtés en Hellade et dans le Péloponnèse. C’est en Asie et en Thrace européenne que les Romaioï ou byzantins arrêtèrent les mêmes Perses puis les Arabes… mais pas les Slaves ni les Turcs.
Ici pas de différence selon que Grèce et Rome fussent baptisées ou pas : les dangers venaient de l’Est.

Si l’Europe chrétienne “qui traîne dans les têtes” a toujours plus ou moins tolérés les juifs, elle s’est construite et développée selon cet effort multi-séculaire qui la positionne face à l’Islam et au paganisme :
Pour l’Islam, l’effort commence en 718 dans les Asturies – nom que porte toujours l’héritier de la couronne des Espagnes à ce  titre - et se termine en 1699 au traité de Karlowitz qui expulse les Ottomans du vieux continent et en 1830 avec la création de la Grèce contemporaine.
Entre les deux, mentionnons 1492 et l’expulsion définitive des Arabes d’Espagne, les sièges turcs de Rhodes (perdue), puis de Malte (conservée) et la victoire navale chrétienne de Lépante en 1571, ultime appel papal à la croisade dans l’histoire. Dans cette lutte contre le Turc, un allié de poids pour les “infidèles” : le roi très chrétien François 1er…
Pour les païens enfin, il faut préciser que la christianisation du continent n’est achevée qu’au XIIIe siècle en Lituanie par son roi Mindaugas, soit près de mille ans après le baptême de Constantin ! Cet ultime baptême est complexe puisqu’il est aussi une opération destinée à contrer l’avance vers l’Est des moines-soldats teutoniques et “évangélisateurs”, et l’influence vers l’Ouest des Slaves tombés dans l’orbite de Byzance.
Si l’Europe est bien devenue chrétienne, le processus fut long, complexe et douloureux.


2    Héritage complexe
Un continent religieusement multiple ... jusqu’à un certain point.
Une Europe chrétienne donc : mais pas seulement, pas partout et pas tout le temps. Les Juifs ont toujours vécu en Europe. Les Musulmans y ont beaucoup vécu aussi, surtout dans sa partie orientale.
Quel serait dans ce contexte, l’héritage chrétien du continent ?
En premier lieu, ce que les médiévaux ont reçu d’Orient et transmis.
On a souvent parlé de l’apport arabe à la civilisation occidentale ; architectural grâce aux apports des croisés (ex. entre mille : la cathédrale N.D. du Puy), intellectuel grâce aux mendiants : on connait le chemin qui mène d’Aristote à Thomas d’Aquin via Maïmonide et Averroes.
Encore faut-il se souvenir que la science arabe est aussi directement héritière de la science romaine antique.
Et encore faut-il reconnaitre qu’il existe un autre chemin qui passe par Constantinople laquelle préserve l’héritage de Rome, puis par Rome qui accueille l’héritage de Constantinople – et de plus en plus au fil des tentatives d’union entre Grecs et Romains puis après la chute de La Ville en 1453.
En second lieu, l’apport chrétien fondamental à notre époque demeure le tournant anthropologique de la théologie et sa sortie du monastère pour intégrer la cité et ses universités ; autrement dit le passage de la civilisation monastique à la civilisation scolastique, du cloître à l’école.
Bien avant l’humanisme de la Renaissance et les Lumières, c’est le XIIIe siècle occidental qui, grâce à l’exercice de la raison, centre paradoxalement la pensée sur l’homme en centrant la réflexion sur Dieu selon l’étalon “homme”.
C’est l’époque où l’on parle moins d’Europe – mentionnée trois fois dans la Divine comédie de Dante, que de chrétienté – mentionnée 15 fois.
La théologie du bien commun est lors développée et portée à son sommet par Thomas d’Aquin.
“Dernier” apport, paradoxal au précédent … l’individualisme évangélique.
La théologie du peuple de Dieu chère à Vatican II, et la notion d’alliance qui lui est connexe, constituent un véritable retour aux sources bibliques et juives du christianisme.
Ce qui avait plutôt prévalu jusqu’alors c’est l’individualisme de la créature face et avec son créateur, rapport direct et évangélique établi par le christ lui-même. Cette idée d’individualisme est bien développée par Henri Mendras que nous suivons ici (L’Europe des Européens, Gallimard, 1997). Il est permis de la préférer, précisément en raison de son caractère provocant et très contemporain, à celle de personnalisme, plus située philosophiquement et partant, plus “politiquement correcte”.

Le “Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné” évangélique établit bien l’homme seul face à son destin sans aide de quiconque : ni de la société, ni des siens.
Le Royaume de Dieu est promis aux pauvres comme somme d’individus, non comme collectivité organisée.
“Aimez vous les uns les autres” est un précepte, au fond, assez individualiste. A la différence des préceptes du Décalogue qui sont propres à une société tribale, et s’adressent à un groupe en tant que tel, les béatitudes s’adressent à une somme d’auditeurs individuels plus qu’à une tribu constituée.
Dans l’Evangile, la société fait obstacle au message de Jésus : corps constitués juifs, tribunal romain, famille même.
Jésus est un sage doublé d’un prophète - ou l’inverse - et il s’adresse à celui qui veut bien l’écouter : toujours des individus - Pierre, Matthieu, jeune homme riche, Samaritaine -, ou des groupes d’individus nommés - Pierre et André, Pierre, Jacques et Jean, ou des foules de rencontre. “Disciples” et “apôtres” sont plus des qualificatifs que des désignations de corps.

Cet individualisme évangélique couplé au droit romain se prolonge rapidement et logiquement dans l’Église des origines, ou Église indivise, ou Église catholique ou universelle : mélange subtil, assez improbable mais assez réussi d’éléments de subversion, de contestation et de pérennisation stable.
Dès lors, on voit bien comment les notions de liberté, de dignité, de respect de la vie d’égalité cristallisent à partir de là : sagesse et prophétisme du fondateur, pragmatisme et organisation romaine.
Il y a là, sans doute, quelques éléments fondamentaux d’une culture chrétienne propre au continent “qui traîne dans toutes les têtes” :
Unification religieuse et géopolitique lente et dans la douleur, enfants de la Grèce - et de Rome - et de la Bible.

Une réalité historique… toujours en mouvement
“L’Europe qui traine dans les têtes” est située religieusement mais aussi selon une économie politique bien particulière : celle héritée de l’idée de nation, et du capitalisme. Une union dynamique mais pas infaillible. Depuis la Guerre, les Européens qui se sont presque suicidés deux fois réparent et construisent.
La réalité historique contemporaine reste en perpétuelle évolution : Europe des 28 ? Des 47 ? Qui a vocation à s’étendre, mais par où ?
Alors qu’il n’existe aucune définition de l’Europe dans les textes européens, le Maroc s’est vu refuser l’entrée en 1987 au motif qu’il n’était pas … européen. Chacun connaît la question turque.
Là comme ailleurs la carte de l’Europe “qui traîne dans toutes les têtes” pèse lourd.

Deux directions à l’élargissement existent aujourd’hui, incarnées par deux politiques et deux hommes :
L’union de la Méditerranée chère à Nicolas Sarkozy. Et comment s’en étonner ? En terme d’immigration, d’enjeux économiques et géopolitiques, pas besoin de remonter à François Ier pour saisir l’importance de notre voisinage immédiat au Sud. Sans oublier les origines saloniciennes du Président…
La marche vers l’Est chère à Bronislaw Komorovski (et Radoslaw Sikorski), Président (et ministre des Affaires étrangères) de Pologne. Et comment s’en étonner pour les même raisons ? Le voisinage ici est russe, ukrainien, et asiatique au delà …

Notre mouvement est également lié à une perte réelle de pouvoir et d’autorité. A ce titre les chrétiens et leurs religions… ne sont pas si différents des autres corps de nos sociétés. Cf. conférence Decere  au F.e.c. du 25 janvier 2012.
Mais… s’il y a perte d’autorité le “réservoir de sens” disponible demeure :
C’est ici qu’une religion … est bien plus qu’une conviction.
Pour le dire autrement, parler des seules convictions en y fondant les religions aboutirait à un appauvrissement vertigineux. Pourquoi ?

Parce qu’une religion est à la foi et dans cet ordre :
- une expérience existentielle humaine fondée sur une expérience intime de la
 transcendance,
- un contenu théologique ou formulation de cette expérience, sa mise en mots.
- leur manifestation rituelle, pour nous les liturgies chrétiennes.
- l’organisation fonctionnelle du tout, appelée “Église” chez les chrétiens.
- Et la réalité géo-politique de l’ensemble.
- Le tout encore, formant civilisation :
Tout autre chose, donc et bien plus qu’une école de pensée à laquelle j’appartiendrai ou pas ; ou que l’appartenance à tel ou tel groupe convictionnel ou de genre, fondé sur une distinction, pour ne pas dire discrimination…
Comme prêtre catholique, quand je baptise, j’explique souvent souvent “qu’être catholique, revient à trois choses : à la fois appartenir à un groupe qui partage le même contenu de foi, appartenir à une communauté humaine (et nous ferions bien de nous inspirer un peu plus du sens juif de la communauté), appartenir à une culture enfin.
Selon les âges de la vie et les aventures de l’existence, il n’est pas rare d’appartenir au premier, ou au deuxième, ou au troisième cercle. Ou aux trois !

Pour mieux cerner le “réservoir de sens” offert par l’héritage chrétien européen, deux directions au moins s’offrent à nous, me semble-t-il comme des atouts :
La première direction nous est donnée par Alexandre Soljenitsyne lors de son discours de Stockholm où il évoque “cette ancienne trinité que composent la vérité, la bonté et la beauté” et où il développe le rôle et la position de l’artiste, singulièrement l’homme de lettres.
La seconde direction pourrait être celle proposée discours après discours par Benoit XVI : une culture de la Parole, une culture du partenariat, une culture de la Création (discours aux Bernardins à Paris, au Parlement de Westminster, au Bundestag de Berlin)…

A poursuivre…

Benoît Vandeputte, Decere,
Pour le Cingo, Stift, 26/01/12


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« Enjeu 2012 : Les chrétiens et l’Europe »
Forum tenu au Collège des Bernardins, Samedi 19 novembre 2011
ÉLEMENTS DE CONCLUSION

L’Europe connaît actuellement une de ses plus graves crises depuis 1945, non seulement quant à son organisation économique, sociale et politique, mais aussi quant à la justification même du projet de construction de l’Union européenne. L’Europe, aujourd’hui, ne fait plus rêver. Nous ne sommes plus ni en 1950, où la Seconde Guerre mondiale était encore dans toutes les mémoires, montrant la nécessité urgente de changer la donne qui avait conduit à des affrontements dramatiques, ni en 1970, où la guerre froide justifiait la nécessaire solidarité entre démocraties face au bloc communiste.
Or nous, chrétiens, avons des motifs autres que conjoncturels pour soutenir le projet de construction européenne, que ce soit dans le cadre de l’UE ou dans celui du Conseil de l’Europe, qui, avec ses 47 pays membres, vise à promouvoir dans tout le continent les droits de l’Homme et la démocratie.
Le principal de ces motifs tient à la perception que nous avons de l’unité de la famille humaine, unité à la fois donnée et sans cesse à réaliser : une unité qui est appelée à être rien moins que de l’ordre de la communion, selon le projet de Dieu tel qu’il nous apparaît. Une unité qui en particulier respecte les différences et qui les intègre en tant qu’elles aussi voulues par Dieu ; autrement dit une « mondialisation sans Babel » (comme le disait Mgr Jérôme Beau), puisque le péché de Babel consiste en une uniformité imposée, de type idéologique et totalitaire. Dans cette perspective, l’unité actuelle de l’Europe, de caractère démocratique et par consentement libre (c’est la toute première fois dans l’histoire de l’humanité que des peuples s’unissent non par conquête et asservissement, mais librement et sans contrainte !) s’inscrit directement et fortement dans notre vision chrétienne d’une humanité en marche vers l’unité à laquelle Dieu la destine et l’appelle.
C’est pourquoi nous situons l’unité européenne dans la perspective et au service de l’unité de toute l’humanité, comme une étape et un signe qui peut inciter l’ensemble de cette humanité à chercher soit régionalement, soit à niveau mondial, des formes d’unité du même ordre.
Telle est aussi la perspective de la Charta Œcumenica qui, dans la suite de nombreuses prises de position des Églises depuis soixante ans, affirme que « les Églises encouragent une unité du continent européen » (n°7) et parle de « notre responsabilité commune [en tant que chrétiens] en Europe », rattachant cette responsabilité à l’invitation évangélique à « faire œuvre de paix » (Matthieu 5,9).
Cependant, il nous faut en même temps prendre conscience que si nous, chrétiens, voulons apporter notre part à la construction de l’Europe, nous partons avec le handicap d’une perte de crédibilité des Églises dans une très large part de la société européenne. C’est chaque année par centaines de milliers en Europe que des femmes et des hommes se distancient des Églises, de l’Angleterre à l’Allemagne, de la Suède à la Flandre ou à l’Autriche, de la République tchèque à la France. Cette crise profonde de nos Églises affecte particulièrement leur place et à leur rôle dans la société. En outre, dans un monde où la représentation médiatique se substitue à la réalité, l’image des Églises dans les médias est celle d’institutions passéistes, hors de contact avec la réalité du monde contemporain.

Comment alors nous y prendre ?
Reprenant un certain nombre des interventions et des travaux des ateliers de ce Forum, j’aimerais les situer à ma façon, et, à partir de ma propre expérience dans le cadre européen,  proposer deux chemins pour nous, chrétiens, dans cette Europe en construction.

I. Un engagement désintéressé de service

Il y a quelques années, lors des premières « Semaines sociales européennes », à Lille, un évêque catholique rappelait que les Églises et les chrétiens sont là « non pour être servis, mais pour servir », à l’image et à la suite du Christ lui-même (Marc, 10, 45).
Vis-à-vis de la construction européenne, notre préoccupation ne doit pas être de chercher à défendre ni à valoriser la place des Églises en Europe, mais tout simplement de nous engager, aux côtés de tous ceux qui le sont déjà, au service d’une Europe « humaine et sociale, dans laquelle s’imposent les droits de l’homme et les valeurs fondamentales de la paix, de la justice… » (Charta oecumenica, n°7). « Cherchez d’abord le royaume et la justice de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroît », nous est-il dit (Matthieu, 6,33). A nous donc de chercher à faire avancer la justice, la paix, la dignité des humbles – le reste, en l’occurrence la considération, le rôle et la crédibilité pour nos Églises nous seront donnés par surcroît.
Nous nous engagerons donc pour le bien de tous, et c’est là, l’expérience le prouve, que notre collaboration sera effectivement reçue et appréciée. Cet engagement est ainsi à prendre dans un esprit de fraternité universelle, au service de la dignité humaine dans son universalité.
    Au cours de nos ateliers, nous avons exploré plusieurs domaines où un tel engagement existe déjà, et envisagé des façons de le développer. Personnellement je privilégierais trois domaines, non pas que les autres ne soient utiles, mais parce que ces trois-là sont à mes yeux d’une grande urgence :

1. L’économie
Tout à l’heure, le Métropolite Emmanuel nous a proposé la solidarité comme maître-mot quant à notre engagement européen. Une solidarité non pas de l’ordre de l’aide, a souligné l’Atelier C, mais de l’ordre de la réciprocité, mettant en valeur le potentiel de chacun, dans une relation d’échange qui est la base même de l’économie. Aujourd’hui où cette économie a pris une telle importance, et où la crise financière menace toute l’économie européenne, la solidarité européenne doit effectivement être au premier plan de nos engagements. D’autant plus que l’échelon européen est sûrement le plus pertinent pour répondre à cette crise, disait aussi le même Atelier. Ainsi, loin de nous conduire au repli frileux sur nos égoïsmes nationaux, cette crise doit être au contraire l’occasion de remettre au premier plan deux traits congénitaux de l’UE : une économie au service de l’Homme, et le sens du bien commun.
A cet égard, nous aurions tout intérêt à donner plus de poids à la trop peu connue « Charte sociale européenne » du Conseil de l’Europe et à utiliser les mécanismes qu’elle offre aux ONG pour que les droits économiques et sociaux qui y sont inscrits soient davantage mis effectivement en œuvre. En effet, le but de notre solidarité, c’est que ces droits fondamentaux en matière économique et sociale soient respectés à l’égard de tous. Quelle que soit l’utilité de l’aide immédiate, celle-ci ne peut remplacer à terme le respect des droits qui permettent à chaque personne de vivre dans la dignité qui lui est reconnue et d’apporter sa contribution à l’économie.

2. Les migrations
L’arrivée de nombreux migrants se produit partout en Europe, et les politiques dans ce domaine sont de plus en plus décidées à niveau européen. Situation très complexe, à l’évidence, pour laquelle il n’y a pas de solution simple. Cela a été d’ailleurs le thème 2010 de la Conférence des Églises européennes. Il y a en tout cas une chose inadmissible, du point de vue qui est le nôtre, (un point de vue que beaucoup heureusement partagent), c’est quand on traite les personnes immigrées de façon inhumaine, au mépris de leurs droits fondamentaux. Or c’est souvent le cas. Quelles que soient les décisions politiques et la façon de les appliquer, respecter la dignité de ces personnes doit être une attitude fondamentale, y compris à l’égard des personnes en situation irrégulière et sans papiers. Sans papiers, parfois, sans dignité, jamais. D’où la nécessité pour les chrétiens de s’engager aux côtés de ces personnes quand leur dignité est violée, et aux côtés de toutes les associations et personnes qui se mobilisent à cet effet. 
Plus largement c’est un changement de mentalité qui est à chercher : il s’agit de faire une « Europe hospitalière », disait le Pasteur Jean-Arnold de Clermont. Beaucoup est déjà fait dans ce sens, y compris par des chrétiens, mais on reste encore très loin d’une politique positive d’immigration, soulignait-il aussi en disant que rien ne nous empêche d’espérer un changement de politique si nous, opinion publique, le voulons. Les Églises peuvent jouer à cet égard un rôle important.
 
3. Vivre ensemble avec nos différences
C’est là, vu de mon poste d’observation, et dans la suite du point précédent, le défi majeur des années actuelles, tellement on sent monter les tensions interculturelles et interreligieuses, la xénophobie, les peurs irraisonnées. Il n’est que de voir le succès des populismes dans tous nos pays. L’affirmation des identités dans tous les domaines (nationales, régionales, culturelles, religieuses, orientation sexuelle, etc.) serait en soi parfaitement légitime et nécessaire si cela ne se situait dans un climat de revendication et de peur panique devant « l’autre ». Les religions sont alors instrumentalisées et sommées d’apporter leur contribution à ce combat contre « l’envahisseur » : comme l’a souligné l’Atelier D, dans les situations de tension, comme en Irlande du Nord par exemple, la religion se mêle inévitablement au politique.
En réalité, « il n’y a pas d’alternative au dialogue » rappelait Mgr van Luyn dans son intervention, ce qui suppose une attitude de modestie autocritique. Ce dialogue n’a rien d’un relativisme mais c’est le chemin vers un plus haut degré d’enrichissement réciproque des cultures. Pourtant il n’est pas évident, quand d’autres interprètent différemment de nous les valeurs de la vie, rappelait Mgr de Moulins-Beaufort, d’éviter les passions et les conflits. L’Europe est donc appelée à trouver des normes permettant de vivre les uns avec les autres en acceptant ces différences d’interprétation et d’identité, dans un « désaccord assumé ». Là, les chrétiens ont-ils sans doute des atouts pour aider à un tel processus : notre espérance d’une autre citoyenneté peut nous aider à construire ensemble la réalité vers laquelle nous marchons. Le pardon aussi sur lequel l’Europe s’est construite ces dernières décennies est à vivre sur le long terme.
La tâche est d’autant plus redoutable qu’il ne suffit pas de bonnes paroles. Rien n’est plus difficile aujourd’hui que de convaincre la masse des non-convaincus. Combien de personnes par ailleurs raisonnables et posées qui sont aveuglées par une peur panique face à l’Islam, si bien qu’elles sont incapables d’entendre des arguments rationnels ! Qu’il y ait des raisons objectives de redouter une montée de l’islamisme intolérant, c’est une évidence. Que nous cédions à ce qui n’est que du racisme, en mettant tous les musulmans dans le même sac, est complètement injuste et nous rappelle amèrement d’autres phénomènes du même type. C’est en même temps une erreur stupide qui fonctionne complètement à contre-emploi : on renforce l’islamisme au lieu de le diminuer.
Comment allons-nous, selon la recommandation de la Charta oecumenica, « contribuer à la réconciliation des peuples et des cultures » – et aujourd’hui, des religions ? Trois pistes, entre autres, peuvent s’offrir à nous :
  • D’abord développer le maximum de contacts fraternels entre chrétiens et musulmans. Avec les responsables à différents niveaux, certes, mais plus encore à la base, pour faire l’expérience heureuse entre nous d’une fraternité d’ordre proprement religieux. Les différences entre nous sont importantes, évidemment, mais il n’empêche que, comme un Charles de Foucauld a été profondément impressionné par la prière en Islam, aujourd’hui encore nous pouvons sans doute apprendre à nous reconnaître mutuellement comme des croyants.
  • Une autre piste consiste à chercher comment faire évoluer l’opinion des personnes qui ont peur. Quand les arguments rationnels restent sans effet, il faut alors se tourner vers ce qui relève de l’émotion, grâce à l’image, au théâtre, à la musique, etc. comme par exemple le film « Des hommes et des dieux », ou, bien plus modestement mais non moins profondément, la pièce créée cette année en Avignon « Pierre et Mohamed » sur la mort de l’évêque d’Oran, Pierre Claverie et de son chauffeur Mohamed Bouchikhi.
  • Surtout il est urgent que les religions développent ce qu’on peut appeler une « théologie de l’autre », afin que les croyants puissent situer correctement « l’autre » d’une autre religion ou sans religion par rapport à leur propre foi, et cela dès leur toute première formation. Longtemps, dans le système de référence proposé par les religions, ces « autres » n’étaient cités que pour être dévalorisés et méprisés ; aujourd’hui, on reste encore largement mal à l’aise avec la façon de les considérer, ce qui fait le jeu de tous les intégrismes. Dans la société plurielle qui est et sera de plus en plus la nôtre, il est indispensable que les croyants soient préparés à rencontrer ces autres, à vivre et à dialoguer avec eux, dans le respect et l’estime mutuels. Cette recherche doit être désormais au centre du travail théologique.
II. Une parole prophétique

C’est sur la base d’un tel engagement désintéressé au service de la fraternité universelle et de la dignité de chaque personne qu’alors nous pourrons élever la voix et prendre la parole pour contribuer au débat démocratique en Europe. Si nous faisons, nous pourrons aussi dire.

1. Une parole fraternelle
     Contrairement à leurs habitudes, nos Églises devraient, loin de revendiquer une autorité qu’elles ne peuvent avoir dans le domaine social et politique, éviter toute parole de type « top-down ». Modestement, elles devraient avoir une parole de type « bottom-up », au sens où, partageant les difficultés, les angoisses et les espoirs des Européens, elles chercheraient à apporter des éléments de réflexion pour la solution de ces problèmes et affirmeraient leur confiance dans le projet européen en raison de sa valeur humaine universelle.
En entrant dans une maison, la première chose à faire est de souhaiter la paix aux habitants de cette maison. Non pas au sens d’un banal souhait de politesse, mais très fortement, parce que nous voulons pour cette maison le Shalom biblique, la plénitude de la vie (Luc, 10, 1). Telle doit être aussi notre attitude en entrant dans la maison Europe : nous n’y venons pas prendre la parole pour notre propre avantage, pour notre propre cause, mais pour la « paix » de tous. Avec la vive conscience que bien souvent, « il n’y a pas de paix », quand des gens vivent dans des situations impossibles, par exemple ces 22 millions de chômeurs que compte l’UE, ou quand les familles ne se font plus ou se défont… A nous alors de nous demander et de dire comment la construction européenne peut être un chemin vers cette paix.

2. Une parole de sens
Quand on met en lumière auprès des jeunes la valeur humaine d’un certain nombre d’attitudes et d’engagements, on rencontre chez beaucoup d’entre eux un écho immédiat. J’en ai fait personnellement l’expérience à plusieurs reprises ces derniers mois, en parlant de l’universalité des valeurs, de la solidarité, de l’éveil aux droits de l’Homme, entre autres. L’Europe est un projet humain plein de sens. Jamais dans l’histoire de l’humanité, on n’a mis en route un projet aussi novateur – c’est une réalité « unique » de ce point de vue, disait il y a un instant Jean-Dominique Giuliani.
Aussi le premier défi est-il pour nous, chrétiens, de manifester combien le projet de construction européenne est porteur de sens, du point de vue de la façon de faire humainement société. Mgr van Luyn le disait : il s’agit pour nous de répondre à la crise de sens, qui est aussi une crise spirituelle, d’offrir autre chose qu’une conception utilitariste de la société, de dire non au populisme, cet « individualisme étriqué ». La dimension proprement spirituelle d’une Europe de la solidarité, ouverte sur l’ensemble de la famille humaine, peut être pour beaucoup aujourd’hui source d’engagement heureux. A nous alors de savoir partager cette conviction, issue de notre foi, en l’exprimant, comme le disait le Pasteur Jean-Arnold de Clermont, dans un langage de raison humaine, audible par tous.

C’est donc une parole d’espérance que nous avons à dire aujourd’hui encore. Espérance en une humanité qui avance vers le but que Dieu lui offre sans cesse, qui avance à la fois vers elle-même et vers Dieu. En sachant que les réalités de ce monde, y compris les réalités de nos Églises, si belles soient-elles, ne sont jamais que des réalités « avant-dernières » : jamais elles ne sont « déjà » les réalités ultimes du Royaume.
En même temps, il y a aussi du « déjà-là » de ce que nous espérons. Les Églises y participent non seulement par leur engagement, ou leur parole, mais aussi par ce qu’elles sont et vivent en Europe. A travers la vie des communautés chrétiennes, les gestes et lieux de communion, de dialogue, à travers aussi le mouvement œcuménique et bien d’autres rencontres, elles sont déjà germe et début de réalisation d’une Europe, d’une humanité selon le cœur de Dieu. Que ces signes, modestes mais réels, nous disent l’Esprit au travail dans toute l’humanité pour préparer la moisson finale.

Gabriel Nissim OP
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